La Symphonie pastorale

Une balade littéraire avec la chanteuse Brigitte Fontaine

J’aspire aux matins en enfance où se calment les Possédés

Le désespéré, par Gustave Courbet

Les Possédés

Une fois n’est pas coutume, jetons-nous sans préambule dans cet extrait des Possédés, puisque les romans de Dostoïevski commencent souvent in medias res, comme on dit :

Tout le monde était réuni dans le salon de Varvara Pétrovna. Celle-ci, nauséeuse, tournait la tête en tout sens. Son regard, vitreux, allait de Lisavéta Nicolaïevna (dont le teint était jaunâtre, et qui alternait les crises de rires et de larmes, indiquant l’imminence d’une attaque de nerf) au Capitaine Lébiadkine, ivre mort sur le tapis persan.

Stépane Trophimovitch, quant à lui, cherchait désespérément à capter le regard de Varvara Petrovna. Il s’agitait inutilement, en proie à des sueurs froides et des étourdissements. Du reste, ses mains tremblaient.

Dans son coin, Chatov se tenait les yeux baissés, la main au front, respirant par la bouche comme si, après sa stupéfiante sortie à l’encontre de Stavroguine, il peinait à retrouver son chemin parmi les vivants.

Moi-même, la tête me tournait et j’avais des hallucinations. Nous nous demandions tous pourquoi Nicolaï Vsevolodovitch, que l’on pensait fou, était parti si promptement avec Maria Timophéïevna, à qui il manquait positivement une case.

Soudain, un inconnu entra par la porte restée ouverte :

— Salut, ça va ? Je suis Piotr Stépanovitch Verkhovensky, et je pète le feu !

C’est à ce moment-là que les choses commencèrent à se dégrader pour nous.

A propos du roman

Ceux qui ne connaissaient pas Dostoïevski ont ainsi pu avoir une idée de ce à quoi ressemblent ses romans. Et ne croyez pas qu’il s’agit ici d’un extrait particulièrement agité… Point du tout ! Les livres du grand Fédor sont généralement écrits ainsi de la première à la dernière ligne…

Les Possédés sont exemplaires à ce titre. Le traducteur André Markowicz s’exprime ainsi à propos de cet ouvrage :

Le trouble, le chaos, dans le vide du dedans et du dehors, c’est nous qu’il trouble, et le roman n’existe que pour cela, finalement, que pour semer le trouble, égarer, emporter, faire tournoyer, tournoyer, tournoyer, attraper des éclairs, et, à la fin, après plus de mille pages de cyclone, par une espèce de bouffonnerie indifférente, pas même grinçante, non, grotesque, abandonner le lecteur, essouflé, avec rien. Possédé.

L’histoire ? Il semble quelque peu ardu de résumer 700 pages en quelques mots. En gros, il s’agit de révolutionnaires qui désirent foutre le bordel dans la société russe de l’époque. Plusieurs partis s’affrontent, tous possédés par leurs idées : conservateurs, démocrates, socialistes, nihilistes, fanatiques religieux…

Bref, ça part dans tous les sens. Mais comme toujours avec Dostoïevski, si le livre regorge de scènes dramatiques et spectaculaires, les analyses psychologiques des personnages se distinguent par leur finesse et leur profondeur.

Dans tous les cas, une lecture dont on ne sort pas indemne.

Les Possédés dans La Symphonie pastorale

C’est peut-être pour cette raison que dans sa chanson Brigitte réclame une accalmie. Mais l’on notera qu’elle ne fait qu’y rêver. Sait-elle au fond qu’il est impossible de voir des personnages de Dostoïevski s’assagir ?

J’aspire aux matins en enfance
Où se calment
les Possédés
Les matins transparents qui dansent
Balayés d’un vent d’
Odyssée

Quelques citations

On ne se lasse pas du grand romancier russe, de l’intelligence, de la malice, de la force et de la subtilité qui se déploient dans son écriture. Quel génie ! Finissons par deux nouveaux extraits des Possédés :

— Vous aimez les enfants ?
— Oui…
— Par conséquent, vous aimez aussi la vie ?
— Oui, j’aime la vie, pourquoi ?
— Mais vous êtes décidé à vous brûler la cervelle ?
— Eh bien ? Quel rapport y a-t-il ? La vie est une chose, la mort en est une autre. La vie existe, la mort n’existe pas.
— Vous croyez donc maintenant à la vie future éternelle ?
— Non, pas à la vie future éternelle, mais à la vie éternelle ici même. Il est des instants, vous arrivez à des instants, où le temps s’arrête soudain et le présent devient éternité.

La vraie vérité est toujours invraisemblable, le saviez-vous ? Pour rendre la vérité vraisemblable , il faut absolument y ajouter un peu de mensonge. C’est ce que les hommes ont toujours fait.

Partager

Publier sur twitter

Pages liées sur le site

DostoïevskiL'Odyssée

Ailleurs sur Internet

© 2018 Anthony Zec | Tous droits réservés | A propos | Contact